Rencontre avec Edmond Vullioud : le souci du mot juste

C’est dans les somptueux locaux du Cercle littéraire de Lausanne que Tulalu !? convie le public le 17 mai 2021. Ceux qui se sont inscrits à temps se répartissent sur les chaises espacées en bonne et due forme, les autres assisteront à la retransmission en direct de la rencontre depuis chez eux.

Le président du Cercle littéraire Guillaume Poisson exprime son émotion de reprendre les soirées en présentiel et se réjouit de cette collaboration avec Tulalu !?

L’invité du jour, l’auteur et comédien Edmond Vullioud, commence par donner lecture de trois extraits représentatifs de chacune des trois parties de son roman Sam, paru chez BSN Press en 2019. Il y évoque notamment la guerre qui détruit en quelques minutes des édifices bâtis en plusieurs siècles, le talent des bâtisseurs qui contraste avec la brutalité des artilleurs, et la lascivité du tango. Le contrebassiste Richard Dubugnon, ému de retrouver la scène après cette longue parenthèse Covid, plonge tour à tour la salle dans deux ambiances très contrastées.

Edmond Vullioud qui a fait sienne la devise « Tout ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait » reconnaît qu’il est plus stressant de lire son propre texte que celui des autres. Il attache beaucoup d’importance à la sonorité, à la recherche des euphonies. Une sensibilité qu’il transpose dans son personnage principal, plus attaché lui à l’apparence des mots qu’à leur signification.

Une dysorthographie ayant perturbé sa scolarité, l’auteur dit avoir mis du temps à appréhender la langue française comme un jeu d’exceptions et de mots rares. Amoureux de la langue écrite des 18 et 19e siècles, il s’est efforcé de bannir de son livre les mots qui n’existaient pas à l’époque relatée en se référant pour cela au Larousse universel de 1912.

Pour SAM, le personnage principal, Edmond Vullioud s’est en partie inspiré de son fils Clément atteint d’autisme. Cette situation l’a amené à se poser beaucoup de questions sur la communication. Jusqu’à la première définition du spectre autistique qui date de 1911, les autistes étaient considérés comme les idiots du village. Mais le canton de Vaud était très en avance dans leur prise en charge.

Comme beaucoup d’enfants Asperger, SAM a un talent : il dessine spontanément avec une précision époustouflante, c’est sa manière d’entrer en contact avec le monde. Il va même apprendre à lire avant de savoir parler. L’institut où il est reçu décèle ce talent et orientera plus tard SAM vers le métier aujourd’hui tombé en désuétude de peintre en lettres, mélange entre la peinture et la graphie.

Le roman s’interroge ainsi sur la création artistique. SAM passe de la représentation fidèle inspirée de Borgeaud ou Hodler à une interprétation plus créative en mode Bacon, quand l’invention de la photo rend la peinture réaliste inutile.

Ayant observé que son fils Clément parle de lui-même à la troisième personne, l’auteur a choisi d’utiliser la 2e personne pour restituer cette étrangeté qui doit susciter la sympathie du lecteur, la 3e étant chose convenue en littérature. Ce tu qu’on retrouve chez Marc Aurèle est le tutoiement philosophique qu’on emploie en s’adressant à soi. Il a un aspect intime.

La trajectoire personnelle de SAM va croiser la grande Histoire (destruction de la cathédrale de Reims.) Profondément blessé par une violence initiale, SAM cherche à retrouver une forme de dignité. Il a besoin d’améliorer le monde comme on « améliorait » à l’époque les handicapés, pense pouvoir le faire en modifiant la structure de son existence. Le 20e siècle aussi a beaucoup essayé de corriger le monde et le résultat a été d’une violence inouïe.

Sur le plan spirituel, Edmond Vullioud se reconnaît un parcours type : d’abord chrétien militant de la frange libriste de l’Église évangélique vaudoise, il s’intéresse au texte et au rituel, avec de traverser une phase nihiliste, gauche toute militante pour en arriver à une vie d’homme qui doute. Mais qu’on le veuille ou non, nous vivons dans une société dont les fondamentaux sont chrétiens et, s’agissant de Vaud, protestants.

Il lui a paru naturel d’en témoigner à travers un personnage naïf. SAM qui se croyait déjà propriétaire de sa ferme, des terres de sa ferme, ne comprend pas le royaume des cieux, il est dans un questionnement permanent par rapport à la spiritualité. Son rapport instinctif à la foi crée une dichotomie avec la foi dogmatique du pasteur pour qui croire une obligation.

                                                                                                                                   Sabine Dormond